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Regard extérieur

Richard Semba August 01, 2018

"Tous les arts ont produit leurs merveilles ; seul l’art de gouverner n’a produit que des monstres", a dit Saint Just.

 

S.E.M. KOMBO-YAYA Dieudonné

Ancien Ministre des Affaires étrangères de la République Centrafricaine

Ancien Conseiller politique principal à la Direction des Affaires politiques de la Commission de l'Union africaine

Ancien Conseiller politique de l’ONU pour l’élection présidentielle de mars 2011 au Bénin


En ma qualité de chef de l’Unité électorale au Département des Affaires politiques à l’OUA/UA, j’ai, en mars 2000, coordonné la mission d’observation de l’Organisation continentale à l’élection présidentielle au Sénégal. Nous avions, dans le cadre de nos activités, rencontré tous les dirigeants des institutions impliquées dans la gestion du processus électoral ; les acteurs politiques ; les membres de la société civile et, bien entendu, les candidats selon la disponibilité de chacun. Nous avons donc été reçus par le président Abdou Diouf et d’autres candidats dont Moustapha Niasse et Abdoulaye Wade. Ce dernier nous a reçus pendant plus d’une heure chez lui au « Point E » à Dakar. 

 

Le Confident N° 2933 du 28 Mars 2012, pp. 5 et S

 

J’ai été littéralement séduit par Abdoulaye Wade. Intellectuel de très haut niveau, éminent juriste, avocat de renom et tribun hors pair au franc-parler déconcertant et souvent déstabilisant, Abdoulaye Wade était redoutablement convaincant. Les arguments qu’il a développés au cours de notre entretien m’ont amené à dire à mes compagnons, lorsque nous l’avons quitté, que les Sénégalais avaient en lui un président clé en main.

 

J’ai attentivement suivi, au cours de la campagne électorale, sa fameuse marche blanche et ses assassines révélations qui galvanisaient les Sénégalais avides d’en savoir davantage. A l’issue d’une révélation souvent bien aromatisée, il en promettait, pour le lendemain, une autre encore plus appétissante et particulièrement sulfureuse pour le régime d’Abdou Diouf.

 

Le président Abdou Diouf, lui, nous a reçus au Palais présidentiel. Il semblait fatigué et peu convaincant. Par la suite, j’ai assisté à sa dernière conférence de presse. Il était visiblement abattu par le cours des évènements et semblait réellement battu d’avance. Il avait bien fait de décliner le face à face radiotélévisé que réclamait Abdoulaye Wade. Ce dernier allait le mettre en pièce. Politiquement.

 

Le scrutin de mars 2000 s’était très bien déroulé. Le téléphone portable et la presse privée ont joué un rôle absolument décisif dans le processus. Les résultats, bureau par bureau, étaient non seulement publiés sur place, mais aussi et surtout communiqués par les radios privées, au point où, dès les premières heures le lendemain, nous savions qu’Abdoulaye Wade était gagnant. Et Abdou Diouf eut un geste éminemment politique. Sans attendre la publication officielle des résultats provisoires, il a téléphoné à Abdoulaye Wade pour le féliciter. Il l’a fait parce qu’il ne considérait pas Abdoulaye Wade comme un ennemi mais comme un adversaire politique, un thème cher au sage Félix Houphouët-Boigny qui n’arrêtait pas de « Demander aux partis politiques de se considérer non pas comme des ennemis mais des adversaires. Qu’ils se considèrent comme dans une union dans la diversité ». Je me suis alors dit que la démocratie sénégalaise était aussi avancée que ne l’est la pointe des Almadies dans l’océan atlantique.

 

Abdoulaye Wade me fascinait. Je me suis donc intéressé à ce vertueux personnage. Ses interventions dans les forums internationaux étaient un vrai régal tant sur la forme que sur le fond. Sa première participation au sommet de l’OUA à Lomé en juillet 2000 était particulièrement houleuse. Le Président agrégé semblait donner des leçons à certains de ses pairs, ce qui irrita plusieurs d’entre eux, notamment Meles Zenawi, Premier ministre d’Ethiopie, qui appréciait peu la volubilité éducative du Sénégalais. Au sommet de Durban en juillet 2002, lors du débat sur la question de Madagascar et face aux remarques peu discourtoises d’Olusegun Obasanjo, Abdoulaye Wade, avec son franc-parler tranchant, a déclaré « Qu’il a été démocratiquement élu contrairement à ceux qui ont accédé au pouvoir par coup d’Etat et qui ont, par la suite, organisé des élections pour légitimer leurs pouvoirs ». Plusieurs chefs d’Etat dans la salle, à commencer par Olusegun Obasanjo lui-même, étaient concernés. Il eut un silence de mort. On pouvait entendre les mouches voler dans une salle pourtant pleine à craquer.

 

Abdoulaye Wade quitta la conférence et son avion décolla quelques heures plus tard. Direction : Dakar. Je jubilais car nous venions, l’ambassadeur Léonard Emile Ognimba, un collègue du Congo et moi, de remettre aux hauts responsables de la Commission de l’Union africaine le projet de Charte Africaine de la Démocratie, des Elections et de la Gouvernance qui, après les tergiversations de certains chefs d’Etat, a finalement été adopté en janvier 2007. La Charte est entrée en vigueur en février 2012.

 

Abdoulaye Wade appartient à la race de ces chefs d’Etat qui n’ont pas froid aux yeux. Et je ne suis pas prêt d’oublier son perçant regard et son retentissant « Je l’ai regardé droit dans les yeux et je lui ai dit de partir » s’agissant de Mouammar Kadhafi qui s’accrochait au pouvoir comme si le printemps arabe qui a secoué la Tunisie et l’Egypte était un mirage. Un proverbe camerounais dit que « Si on rase ton ami, mouille-toi la tête car ton tour va arriver ». La Tunisie et l’Egypte sont pourtant si proches de la Libye !

 

Jusque là, la démocratie sénégalaise était irréprochable. Mais elle a commencé à tanguer quelques mois avant l’élection présidentielle de mars 2012, avec le fameux « Ticket présidentiel : président et vice-président et une victoire au premier tour avec, seulement, … 25% », proposé par Abdoulaye Wade. Du jamais vu ! Le président agrégé à l’imagination particulièrement fertile venait d’inventer une nouvelle disposition constitutionnelle qui, fort heureusement, n’aura pas d’effet contagieux grâce à la ferme opposition de la majorité du peuple sénégalais. Qui plus est, il s’est mis en tête, et ses encenseurs l’ont fortement encouragé dans ce sens, de se présenter pour un troisième mandat nonobstant l’interdit constitutionnel et sa parole d’homme d’Etat de ne pas se présenter. Philippe Bouvard avait raison de dire que « L’arène politique est le seul terrain qu’on peut continuer à occuper après avoir été disqualifié ». Abdoulaye Wade était constitutionnellement disqualifié même si certains constitutionnalistes étrangers, européens en majorité, qu’il a invités à Dakar, ont attesté qu’il pouvait se présenter pour un troisième mandat. C’était là une insulte à l’intelligentsia sénégalaise qui foisonne d’éminents juristes. Au Sénégal, il y a autant de juristes de haut niveau que de riz dans une marmite de « Tchéboudjène » (Plat national sénégalais). N’oublions pas qu’avant 1960, une seule véritable université existait dans les colonies au sud du Sahara : celle de Dakar, créée en 1957. Elle était intégrée dans le cadre des universités françaises. C’est ceci qui explique cela.

 

Je ne suis pas chrétien mais j’ai souvent entendu les chrétiens dire que « Tout ce que Dieu fait est bon pour l’humanité ». Les thuriféraires qui sont dans l’entourage des chefs d’Etat africains transposent cette citation dans les palais. Nombreux parmi eux, des intellectuels pourtant, font toujours croire aux chefs d’Etat que « Tout ce qu’ils font est bon pour le peuple ». Chamfort disait que « Presque tous les hommes sont esclaves faute de savoir prononcer la syllabe : non ». Il faut savoir dire « Non » même à un chef d’Etat car nul n’est parfait. « Même le soleil a ses tâches », dit un proverbe indien. Les Sénégalais ont dit « Non » au ticket présidentiel d’Abdoulaye Wade qui a été obligé de faire marche arrière. « Quand les brebis enragent, elles sont pires que les loups », dit un proverbe français. Ils ont également dit « Non » à son troisième mandat en choisissant Macky Sall. Heureusement que tous les chefs d’Etat africains n’abondent pas dans le même sens que lui. Paul Kagamé, du Rwanda, s’adressant à des membres de son gouvernement en octobre 2010, disait ceci : « Je n’ai pas besoin d’un autre mandat. Celui qui cherche un troisième mandat en veut un quatrième, puis un cinquième. Ce serait mon échec, autant que le vôtre ». Voilà ce que les Africains attendent de leurs dirigeants.

 

Ah ! « Le pouvoir : les hommes le prennent, l’aiment et s’y accrochent, pour la puissance qu’elle confère et pour l’argent », disait l’autre. Du coup, mon admiration pour Abdoulaye Wade se désagrégea.

 

A l’issue du second tour qui l’a opposé à Macky Sall le 25 mars 2012, le Gorki (Le vieux) a été battu. Le « Diguel (Consigne de vote des marabouts) n’a pas fonctionné comme espéré. Son machiavélique plan d’un 3ème mandant en contradiction avec les dispositions constitutionnelles a échoué. Sa « boulimie » présidentielle l’a terrassé. « Lorsqu’on ne prend pas la mesure en buvant et en mangeant, l’estomac commence aux genoux », dit un proverbe tibétain. Et quand l’estomac commence aux genoux, on ne peut marcher convenablement. Et si on ne peut marcher convenablement, on trébuche inévitablement. Et lorsqu’on trébuche, on tombe fatalement. L’animal politique du « Point E », qui forçait l’admiration, a été victime de l’art de gouverner.

 

Le dernier verrou de la démocratie de l’espace francophone africaine a failli basculer dans le chaos, dans l’horreur. Heureusement que les Sénégalais ont la Constitution dans la main gauche et le cœur dans la main droite. Ils ont fait preuve d’humanisme et de responsabilité. « La sauvegarde de notre monde humain n’est nulle part ailleurs que dans le cœur humain, la pensée humaine, la responsabilité humaine », martelait Vaclav Havel. Winston Churchill, lui, avait dit que « La responsabilité est le prix à payer du succès ». Les Sénégalais ont pris leur responsabilité pour défendre la démocratie que l’un des plus éminents juristes africains a voulu transformer à court terme en autocratie, à moyen terme en dynastie et à long terme en empire. Ils l’ont fait parce que « La responsabilité est le prix de la liberté », comme disait Cyrille Guimard.

 

Les résultats du second tour sont nets et sans bavure. La coalition qui supportait Macky Sall n’a pas fait dans la dentelle. Le Gorki est groggy. Mais il a eu, dans un moment de lucidité, un réflexe fondamentalement sénégalais. Il a fait mieux qu’Abdou Diouf en téléphonant, seulement 3 heures après la fermeture des bureaux de vote, à Macky Sall pour le féliciter et lui souhaiter bonne chance. Le succès de la démocratie sénégalaise est celui de l’Afrique entière. C’est un exemple à suivre.

 

Nous devrions, Africains de l’espace francophone, avoir un tant soit peu, de l’amour de la démocratie car « L’amour de la démocratie est celui de l’égalité », disait Montesquieu. Pratiquons-la selon les règles établies et acceptées par toutes les parties prenantes.

 

Le premier véritable problème de l’Afrique francophone en matière électorale réside dans l’incapacité de certains hommes de loi à appliquer strictement les dispositions constitutionnelles et cela, surtout pour des besoins de subsistance. Il est vrai que « Le ventre n’a pas de conscience », dit un proverbe allemand. Mais quand même ! Les lois sont pourtant bien faites. Il suffit de les appliquer sans tenir compte des pressions d’où qu’elles viennent. Comme le dit ce proverbe russe, « Ce n’est pas la loi qu’il faut craindre, mais les juges ». Le Professeur agrégé de droit Paul Yao Ndré, président de la Cour Constitutionnelle lors de la dernière élection présidentielle en Côte d’Ivoire, ne dira pas le contraire. Il est l’homme par qui le malheur est arrivé dans ce pays. Il s’est repenti par la suite mais cela ne ressuscitera aucun cadavre. En Afrique francophone, les Cours Constitutionnelles sont transformées en « Cours Personnelles » et les Cours Suprêmes en « Cours Subordonnées ».

 

Le second véritable problème de l’Afrique francophone en matière électorale est la domestication des institutions chargées de l’organisation des élections. Les Commissions Electorales Nationales Indépendantes (CENI) deviennent des « Commissions Electorales Nationales Inféodées » (CENI), et les Commissions Electorales Nationales Autonomes (CENA) deviennent des « Commissions Electorales Nationales assujetties » (CENA). La situation tourne au drame lorsque les hommes chargés de diriger ces différentes Commissions sont d’une incompétence notoire.

 

Les meilleurs Commissions Electorales, qui sont réellement indépendantes, se trouvent plutôt dans l’espace anglophone, notamment à Maurice et au Ghana. Au Ghana, la Commission Electorale Indépendante (CEI) est permanente et indépendante. Cette indépendance est garantie par la Constitution qui ne favorise aucun parti, fût-il au pouvoir, ainsi que par le statut protégé de ses 07 membres qui sont exclusivement désignés pour leur compétence et leur moralité. Aucune formation politique et aucune institution de l’Etat n’y sont représentées. Elle est essentiellement une émanation de la société civile. Aucun pouvoir n’a d’emprise sur cette Commission. Cette indépendance rassure les acteurs politiques. Elle est une autonomie contre toutes les formes d’influence ou d’interférence du pouvoir, des partis politiques, des puissances d’argent etc. Qui plus est, non seulement les sept (7) membres sont permanents jusqu’à l’âge de la retraite, mais le président est inamovible.

 

Dans l’espace francophone africain, les modifications constitutionnelles et la mauvaise gestion des lois électorales sont légion par rapport à l’espace anglophone. Chamfort avait raison de dire que « L’Anglais respecte la loi et repousse ou méprise l’autorité. Le Français, au contraire, respecte l’autorité et méprise la loi ». Alors, avons-nous été à la mauvaise école ? Ou sommes-nous des mauvais élèves ?

 

Je comprends mieux qu’aucun chef d’Etat francophone n’ait obtenu le Prix Mo Ibrahim à cause des dures conditions d’éligibilité. Il faut : a) arriver au pouvoir par des élections transparentes, libres et justes ; b) bien gérer l’Etat dans le respect des droits de l’homme, de la démocratie et de la bonne gouvernance et d) quitter le pouvoir en organisant des élections transparentes, libres et justes. Fondé en 2007, un chef d’Etat anglophone, Festus Mogae du Botswana, l’a obtenu en 2008 et deux chefs d’Etat lusophones, Joachim Chissano du Mozambique et Pedro Pires du Cap vert, l’ont obtenu en 2007 et 2011 respectivement.

 

Je comprends également mieux que la paix est beaucoup plus perturbée dans l’espace francophone que dans l’espace anglophone. Il y a eu, en 60 ans (1952 à 2012), 90 changements anticonstitutionnels de gouvernement en Afrique. Un record par rapport à l’Europe qui n’en a connu que 74 en 230 ans (1762 à 1992). Sur les 90 changements anticonstitutionnels, la palme d’or revient à l’espace francophone avec 50 contre 22 à l’espace anglophone. Naturellement, aucun francophone n’a obtenu le Prix Nobel de la Paix, même si cela répond à des exigences intellectuelles. Ce Prix a été crée en 1901. Le premier africain à l’obtenir était Albert John Luthuli, de l’Union Sud-africaine en 1960. Les autres Africains ont commencé à l’obtenir à partir de 1978. Sur les 10 Prix Nobel africains de la Paix, 8 sont anglophones et 2 arabophones. Aucun francophone. Etonnant, non ? Dire que l’espace francophone comprend de nombreuses sommités intellectuelles dans plusieurs domaines.

 

Une nouvelle génération de chefs d’Etat est apparue. Peut-être que les Alassane Dramane Ouattara et Macky Sall relèveront le défi de la bonne gouvernance politique, démocratique, économique et sociale. Et même morale.

 

En tout état de cause, la démocratie sénégalaise, qui est une émanation du peuple sénégalais, est un exemple à suivre.

 

Dieudonné Kombo-Yaya

Ancien ministre des Affaires Étrangères


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